Un adieu.

Elle m’a dit qu’elle était heureuse. Qu’elle ne pouvait espérer plus doux que d’être entourée ainsi de ses petits enfants et de sa fille. De sentir: ma « bonne main douce », le doux agneau pelucheux  offert par ma sœur Taupe : « il me semble la voir quand je le regarde », les prévenances incessantes de sa fille, la Porteuse d’eau, les fleurs devant la fenêtre plantées discrètement par Galant homme…
Elle m’a dit, soyez heureux mes enfants, soyez heureux autant que moi maintenant. Elle n’a pas mentionné la douleur de ne plus voir son fils piégé dans des méandres de souffrance passée, elle a versé une larme seule pour son mari adulé parti dans l’oubli de lui-même il y a si longtemps déjà quand on est une épouse qui aime encore.

Je n’ai pas compris que c’était le moment, celui de lui dire ce qui restait à dire, ce qu’on garde avec trop de pudeur en croyant toujours que l’autre le sait bien déjà, va. La gratitude pour les dons.

Don d’une Cabane-des-filles à rideaux jaunes et toiles d’araignées obstinées ; don de recettes rigoureuses et simples, aux saveurs de l’enfance et  aux tours de main désuets; don de mots échappés du vieux parler d’ici qui roulent sur la langue et qu’on collectionne pour qu’ils ne tombent pas dans un passé sans nom; don d’histoires à rêver de bergère et d’ours et de coup de foudre dans l’encadrement d’une fenêtre, et encore de bals guinguette,  chapeaux élégants et pantoufles de satin vert, ou de bottines rouges mesurées à la longueur d’une baguette de coudrier, de galoches trop grandes pleines de la terre du labour à chaque fin de sillon, ces mêmes godillots cachés derrière le lavoir au bas des Ravinaux pour aller danser pied léger – c’est dire que les souliers ont eu leur importance; et encore d’autres histoires, de cannes de grand-père passée sous le lit chaque soir, de jardins de roses merveilleux, de petit poulet promené dans une carriole, d’abreuvoirs à vaches migratoires, de chutes de vélo sur les gadins de la grande côte pour trop d’empressement à rejoindre l’amoureux, et de chutes d’obus sur le pré où l’on aurait dû aller sans l’intuition d’un père,
d’émancipation parisienne, de journaliers effrayants et de lavandières crépues…

tant et tant d’histoires encore…

Don d’apaisement et de complicité, don de quatre ans de vie en ce lieu de ma plus puissante nostalgie.

Don ultime d’une bénédiction, et d’une mort douce et reliée qui a pris par la main la jeune fille en larmes qui menait le cheval de trait dont elle avait si peur tout le long des sillons du Carcat, en lui chuchotant aux ultimes heures, sa découverte: qu’elle pouvait s’en faire un ami, de ce bon gros Percheron sans méchanceté, et chanter désormais de ne plus se croire seule.

Je souris de penser qu’il te fallait une voix d’homme, une main d’homme pour dernière provision avant de te laisser partir dans l’oubli de toi-même, toi l’amoureuse irrésignée malgré les ans.

  C’est en partie de toi, d’à travers toi que je suis au monde. Je guérirai ce que je peux de ce qui reste à guérir, je chérirai ce qui m’est déjà guéri, sans cesser de m’étonner d’observer comment la vie relie Galant-homme à chacun de vous mes aïeux d’ici dans son tempo singulier.

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