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Un minuscule carnet de voyage

Depuis le train entre Barr et Sélestat. Mon grand père est passé par les montagnes qu’on longe lors de son évasion de camp de prisonnier de guerre. Ça remue un peu.

Le paysage défile. Nous venons de passer Colmar. À gauche, plaine en mosaïque de bois et cultures. À droite, les coteaux plantés de vignes, puis les villages en lisière de forêts, lesquelles couvrent les montagnes qui moutonnent de plus en plus bleutées jusqu’à quelques sommets encore enneigés. Chichement, mais tout de même. Le soleil donne. Il y a une frange de nuages sur l’Allemagne, et quelques légers cumulus blancs comme floconneux à l’ouest.

Là, quelques cigognes. La végétation est dans la luxuriance de mai que j’aime tant, encore tendre et nuancée, dans une galopante expansion qui laisse encore apparaître les troncs clairs ou sombres et les réseaux de branchages fins, élancés, ou alors presque frisés.

T’ai-je dit que c’est une des choses que j’aime le plus au monde, un feuillage traversé de soleil, les incandescences vertes et or que cela crée, les ombres chinoises des feuilles qui se répercutent les unes sur les autres ?

Les clochers qui animent les coeurs de villages m’amusent, qui ont pour certains quelque chose de slave, de bulbeux.

Les bourgs sont groupés, ne bavent pas d’immondes zones de laideur sur les campagnes qui les enserrent. Il y a de minuscules vergers partout, en petites parcelles charmantes, et des bois, et des haies vives.

Je fais des sauts de puce. Mulhouse bientôt, deux minutes d’arrêt. Bâle, une demie heure pour la correspondance. Puis Berne, dix minutes. Et enfin Lausanne.

Mulhouse ville-gare est annoncée. Des jardins ouvriers, un homme jeune torse nu qui arrose une planche fraîchement semée, l’eau en plus fine à contre-jour. Des enfants pantalons retroussés dans la rivière. Des maisons de ville de plus en plus cossues. Briques, toitures compliquées.

Bâle. Les conversations se déploient auxquelles je ne saisis pas la moindre parcelle. Tout m’est fermé dans la langue parlée autour de moi. Encore puis-je me fier aux panneaux signalétiques, l’écriture est déchiffrable pour trouver le quai, le train vers Berne, qui prolongera son voyage jusqu’à Milan. Ce n’est une aventure qu’avec l’imagination fertile.
Devant moi qui rejoins la gare à pas pressé une femme élancée se juche sur un vélo rutilant, en danseuse, belle.

Je me glisse dans le train, il n’y a presque personne. Je me penche pour mieux voir par la fenêtre un curieux échafaudage, sur le quai intermédiaire, bordé de balais de fibres végétales, quand un jeune garçon débouche à ma hauteur. Il rit, il pensait que le carré était désert, ma présence imperceptible l’a surpris. Nous échangeons plusieurs sourires de connivence alors qu’il s’installe un peu plus loin, avec son père et son petit frère.

Une grappe d’enfants grandis trop vite s’installe entre nous, leurs parents juste de l’autre côté de l’allée, à mon niveau. Après un moment une des jeunes filles pose une question à sa mère. Je souris. Le langage du corps est facile à comprendre qui dit la frustration, la déception adolescentes, sans qu’un seul mot soit prononcé.

Les paysages sont collinaires, couronnés de forêts où se mêlent en harmonie feuillus et résineux. De l’eau, petites rivières, mares, étangs. Des chèvres blanches dans un pré qui ressemble à un préalpage.

Comme partout semble-t-il le voyage donne faim. Ça grignote ici et là. Mon corps hésite entre salivation et écoeurement, trop d’odeurs inconnues, mystérieuses, pour trouver l’équilibre entre prudence et curiosité. Je prends un bonbon à la menthe pour apaiser le chaos.

La grappe d’enfants et leurs parents est descendue. Deux très jeunes femmes ont pris leur place.
Le contrôleur m’a dit merci en me rendant mes billets tellement français, avec un accent à roulement de r.

À chaque tunnel que nous passons, le paysage qui s’ouvre est légèrement différent, à peine quittée une vallée étroite entre des demi-montagnes qu’on traverse une plaine assez ouverte. Tout est très vert.
Je fais durer la menthe sucrée. J’ai cessé de compter les tunnels. Ils ne sont jamais très longs, quoique celui qui s’étire à l’instant ait duré plus longtemps que les autres lesquels l’étaient juste assez pour ces impressions de déclinaisons du paysage.

Bern est annoncée. Soudain s’ouvre devant moi une perspective vers les Alpes enneigées. Nous franchissons une rivière qui sinue en fond de gorge, au cœur de la ville. Sur le pont ouvragé qui l’enjambe un peu plus loin deux tramways courts et rouges se croisent. Des arbres partout, et la flèche sombre d’une église sur la rive droite. J’aurais voulu saisir cette image si belle. Peut-être que Bern ne me plairait pas, mais pour cette vision de quelques secondes j’ai envie d’y revenir.

Arrivée en gare. La correspondance est sur le même quai, voie en face. J’entends à nouveau des échanges en francais. C’est presqu’incongru. Déjà nous repartons. Une femme dit avec un bel accent roulant, d’une voix grave, je crois que je vais manger les gâteaux maintenant. Mes papilles frissonnent. Il y a dans sa voix distinguée de femme déjà un peu âgée une gourmandise d’enfant.

Des jardins ouvriers, encore. La cheminée d’un des cabanons fume. Des grillades se préparent, une famille est attablée sous l’auvent de bois, au milieu des lilas en fleurs. La dame un peu plus loin derrière moi s’exclame que son gâteau n’a pas trop de sucre. Cela fait déjà trois heures et demie que j’ai quitté le beau jardin alsacien de Barr.

J’ai cédé à la frénésie gourmande et je croque de fines crêpes de sarrasin aux algues sauvages, sèches, croustillantes et qui fleurent l’estran. Un troupeau de petites vaches noires entourées de beaux minuscules émaille un pré pentu. La fenaison a débuté ici aussi. Il me semble que c’est tôt dans la saison mais c’est peut-être mon horloge interne, déconcertée par mes saisons du dedans.

Nous longeons en entrant dans Fribourg un petit cimetière qui semble un jardin arboré. Je me prends à rêver nos lieux de sépulture aussi verdoyants, aussi vivants.

Au bout du quai, deux jeunes hommes s’installent au soleil, dos contre un hangar bardé de bois gris. À leur poing nonchalant, chacun une choppe de bière haute d’un litre.

Plus loin, à flanc de coteau, j’aperçois la deuxième montgolfière du voyage. La première était au dessus de Bern et ajoutait au tableau du pont haut perché sur la rivière. Au loin les sommets s’enneigent de plus belle. Je repense à la roche dure surgie des profondeurs qui les compose, piquetée de précieux minéraux, tandis que je traverse leurs contreforts de strates froissées, organiques de forme et de fond.

Les fermes sont tenues au cordeau, des piles de bois s’érigent aux murs des granges du côté abrité, qui racontent les rudesses hivernales. L’altitude augmente presqu’imperceptible, sauf aux frondaisons encore nues des feuillus. Dans le contre-jour s’illuminent les aigrettes des pissenlits les plus pressés toutes rassemblées en petites sphères translucides et comme chauffées à blanc. Les autres sont tout à leur éclosion jaune, en tapis parfois denses jusqu’à la monochromie. Les fruitiers fleuris se blottissent auprès des maisons, et souvent même on en voit d’isolés au bords des petites routes qui sillonnent à portée de vue.

Cela m’est étrange de penser que ces lieux que j’effleure au rythme où le train les fend, je n’ai aucune raison de les arpenter à l’avenir. C’est un voyage aussi imprévu qu’unique. C’est assez rare dans ma vie pour m’y attarder un peu, et ce carnet de voyage minuscule m’est d’autant plus signifiant.

Contre le coteau exposé au soleil couchant, sous un arbre haut que j’imagine un hêtre, une table de fer forgé et ses deux chaises, un théière jaune vif. La première maison est à plusieurs centaines de mètres, je me demande qui vient là boire un thé de Ceylan chaque fois que la douceur l’y invite.

Les escarpements se rapprochent encore. Et soudain le lac, immense, bleu pâle et mauve, avec des villages nichés à la lisière des eaux, des vignes les surplombent, des voiliers en nuées dans les lumières déclinantes. Nous sommes invités à descendre, c’est Lausanne. Je ne savais pas combien c’était beau. La première fois que je suis venue et repartie, c’était de nuit.

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De ses mains de forgeron il l’a ouvert un peu. Me l’a tendu. Je l’ai glissé à mon bras droit, un peu au dessus de l’articulation, là où la chair s’efface sans que l’os n’affleure. Il est retombé sur mon poignet, parfaitement ajusté. Ruban de cuivre froid, comme une urgence surgie sans préavis. Il teinte parfois depuis et capte ma chaleur chaque matin comme on s’éveille à la vie. J’y lis trois symboles précieux que je garde celés.

J’ai entendu de loin le bruit cadencé des chocs. Bois contre acier. J’ai hâté le pas, évité les flâneurs en mettant de la souplesse à mes hanches, pour pouvoir plus longtemps les regarder. Les deux hommes face à face, ceinture de flanelle, manches retroussées, la main qui glisse le long du manche qui s’élève, qui glisse le long du manche qui s’abat. Leurs onomatopées chantées, dialogue subtil qui dit la fatigue ou l’énergie, les nœuds du bois qui résistent ou les copeaux qui jaillissent sans effort jusqu’à moi. Les mouvements de balancier, pied, main, bassin, épaule, glisse des corps sans à-coups le long du tronc qui vu d’ici s’équarrit sans faillir.

Un autre jour après avoir tenu la porte à des larmes inestimables, après avoir appris que sous certaines mains sachantes chaque tissu du corps a son identité, sauf dans mon ventre où tout est mélangé, après m’être penchée sur une violette fraîche, je rejoins une amie de vingt ans qui m’entraîne le long de la Saône et je n’ai pas le temps de saisir plus que d’un clignement d’œil les chatons d’argent piqués de pourpre d’un jeune saule au ras des eaux, parce que nous nous racontons en accéléré les cinq dernières années. Plus loin nous buvons un lapsang tiède assises dans le soleil en bordure du ponton et un chien passant piquerait bien du nez dans la petite boîte de bugnes toutes gonflées que surplombent nos confidences. Dans le soir qui tombe, alors que je m’apprête à filer, elle me confie le secret tout neuf d’un printemps qui renaît.

Un autre soir encore, une autre amie, la contrebasse qui enveloppe nos paroles et nos rires. Les femmes qui vivent un amour balbutiant sont lumineuses.

Je souris. C’est si joli.


Les ailes de novembre

Les nuages comme des cohortes de formidables baleines glissant lourdes au ras des collines. Les collines, perlées d’oranges, de verts jaunis éclatants. Trop occupée à préparer ce novembre-tournant je n’ai pas vu l’automne tarder à parer les forêts. Les lignes sombres des troncs ne sont plus déjà noyées dans les feuillages, ce qu’il en reste vire enfin aux teintes flamboyantes à l’instant de choir et la palette dense de la saison qui est mienne ne sera pas cette année. C’est beau aussi, même si mon avidité se frustre de la fugacité accrue de cette métamorphose d’avant le retour à l’humus.

J’ai peur. Mes vertèbres se dégingandent, leur vénérable masse se désajuste, d’un cheveu, pour dire l’inconfort du temps présent. Assez pour restreindre mes mouvements. Assez pour ramener mon attention au centre. J’ai la peur de celle qui va sauter sans voir l’autre rive, sans connaître la matière de ce qui l’attend. Il est décidé que le choix sera bon de toutes les façons possibles. Mais mon axe se rebelle contre cette imprévisibilité des temps à venir. Garder en mire la gratitude.

Les cieux blancs sur les premières neiges autour de la grande ville où j’ai conclu enfin le long parcours entrepris à seize ans, quand j’ai bravé le désir maternel et laissé passer la date d’inscription en prépa lettres.

Il n’y aura plus d’examens désormais. Plus de soutenances. Et la dernière était celle que j’étais le plus prête à passer. Ou bien il y en aura une ou deux autres, si je le désire, parce que j’ai peut-être quelque chose à devenir encore un peu plus loin.

Elle est passée, l’échéance maintes fois repoussée. Je me sens pleinement adulte pour la première fois dans ce pan-là de ma vie, et c’est étrange et réconfortant. Je voudrais dire à la jeune fille qui était moi qu’elle avait raison de résister et de croire. Que ses révoltes silencieuses et ses larmes produiraient de si belles récoltes. Qu’un mur couleur d’océan serait le symbole d’un accomplissement dont si peu fut prémédité.

Et maintenant, place à la suite.


Sur la berge.

Le périple à bord de trois petites voitures successives. La longue glissade jusqu’à fleur de Méditerranée, assortie de papotages enjoués. La vie nous amène à frôler tant d’êtres et même si on ne peut tous les embrasser, c’est bon de savoir que le monde porte tant de gens qu’on pourrait aimer.

Celle-ci a tenu à nous déposer au plus près. Je n’avais pas demandé assez de détails et la fin du chemin s’est faite à pied, jusqu’au canal à travers champs malgré les déraisonnables chaussures à talons scintillantes pour faire oublier l’entorse tenace.

C’était comme arriver nulle part, comme rêver : rejoindre la berge et longer longtemps le sentier jusqu’à rencontrer la première péniche. À partir de là nos yeux curieux se sont empifrés de la bohème d’ici, à la rencontre de l’amie de vingt ans, cette jeune maman en vareuse verte d’adolescente et bagnole à trois places devant pour se serrer entre vieux potes étonnés de savoir un si petit bébé sur la banquette arrière.

Quatre jours à se laisser bercer par la vie de la berge. Le cri du Martin pêcheur, la toilette des poules d’eau, la chute lente des feuilles de platanes toutes jaunes et gonflées comme des voiles, le récit des fichus caractères des gens d’ici, mais quand ils adoptent quelqu’un – quelqu’une – c’est du sérieux.

Vivre au rythme de cette toute petite fille et dans ce tout petit espace, ne sortir que pour les dix minutes de marche nécessaires pour rejoindre notre chambre flottante, au petit port un peu plus loin, en détaillant chaque bateau, en rêvassant beaucoup comme nous savons si bien.

Et une fois, marcher un peu plus loin, jusqu’au marché du samedi matin. À l’entrée un accordéoniste qui jouait une chapeloise. Si n’avait été l’entorse j’aurais posé ma main sur celle de mon Galant homme et dansé là, au mitant de la rue rendue piétonne, pour honorer notre promesse tacite d’éternels fiancés. À la place j’ai souri au musicien de tout mon cœur pour qu’il lise dedans le grand merci que je n’aurais pas osé prononcer, puis j’ai rougi en me souvenant que ce sourire-là me valut ma première demande en mariage, à 13 ans, pour avoir voulu remercier sans savoirs les mots le serveur napolitain d’un voyage scolaire en Italie, et je me serais cachée sous la table si j’avais pu. La vieille pote y était, à laquelle rien de la scène n’avait échappé, qui s’est délectée longtemps de remettre du rouge à mes joues en racontant l’histoire.

Pour me remettre de ces superpositions temporelles j’ai acheté une botte de dahlias, ô combien parfaitement de saison et locaux, pour poser un brin de soleil velouté entre les hublots de la péniche de ma vieille pote. On a bu qui un grand pu erh qui un petit café serré à la petite table du torréfacteur itinérant, pour célébrer le premier bain de foule de ce bébé à la maman rendue louve par tant d’audace et de menaces.

Nous avons alourdi nos bras de parfaites petites poires Conférence et de conserves de cou de canard farci pour les jours gris.

Les parents de la vieille pote sont venus nous offrir le déjeuner, à peine vieillis. Combien m’étonnait la proximité tendre de ma copine avec son père que les câlins n’effarouchaient pas, lui. Cela m’était, à moi, un paradis perdu à mes quatre ans. Avec ça, la saveur du pain de courgettes et du coulis maison de la maman qui m’avait accordé le grand cadeau de me transcrire sa recette, effort pour elle qui ne mesurait rien, opérait d’un coup d’œil, en tançant sa fille pour le plaisir en franco-provençal. Je fais encore la recette avec les surplus de récolte en me souvenant de ces moments.

Nous avons repris le chemin en sens inverse, quelques violettes cristallisées au fond des poches, un bateau planté dans l’eau et dans nos têtes 🎵, la promesse d’aller voir à Bruxelles la petiote avant qu’elle ne marche, et l’invitation à revenir à Toulouse en leur absence puisque la péniche nous y attendra si nous avons le désir d’y trouver refuge. Et bon sang nous avons de bonnes raisons d’y retourner, l’une a quatorze ans et l’autre seize, et je ne les reconnaîtrai sans doute pas eux qui avaient deux ans et demi et cinq ans quand je les cueillais à seize heures trente pour aller goûter au square de la rue André Philippe. Eux non plus sans doute, mais j’ai envie, parce que j’ai aimé tant de choses auprès d’eux aussi. Il aura en plus, peut-etre, une douce Emma d’ici à croiser et c’est un petit défi joyeux en prévision. Et puis nous n’avons pas salué la ville alors il faudra bien aussi y traîner un peu nos semelles, pailletées ou non.

Le passé, le présent, le futur s’entremêlent à la moitié de cet octobre déjà fini. Ça fait joli.


Stang venn

Elle était minuscule et courbée. Le chignon bas, le tablier noir. La charpente du petit penty ondulait sous les ardoises antiques, moussues. Le granit avait réapparu depuis longtemps sous l’enduit blanc rongé par combien d’hivers tempétueux. Les fleurs et les herbes hautes noyaient le tout.

J’aurais voulu que l’Ankou l’oublie, qu’elle demeure toujours là, au bout de la route percée d’une herbe drue par places en son bombé.

Pourquoi faut-il que je m’attache aux pierres ainsi et que leur devenir m’importe et me poigne alors que j’aspire à marcher sur la terre sans rien omettre de ma condition de passagère…


Tempête

(sans filtre ! ) 

J’ai toujours été fascinée par la vigueur du vent soudain, les verts qui deviennent irradiants sur le gris sombre des nuages, les invraisemblable masses de ciel qui glissent follement vers l’est. Les rayons de lumière se frayent parfois un chemin dans ce chaos d’eau en suspension, l’odeur de terre et de bois se déploie soudain comme un appel et me poigne. Et quand claque la résonance du tonnerre dans mes os, compte l’écart avec les zébrures comme me l’avait enseigné mon père. 
Je revois son index rythmer les secondes sur le bord de la table de cuisine et m’expliquer la vitesse du son. Le papier peint éparpillait ses cerises au mur et j’avais dans mon allégresse fait chuter sans le vouloir ma jolie assiette au dessin naïf, celle avec le coq sur le tas de fumier comme un trésor. Drame d’enfance, parce qu’elle me parlait de la maison que nous avions quittée quelques mois plus tôt, celle où je suis revenue vivre il y a six ans presque, mais il n’y a plus de tas de fumier ni de biques à traire dans l’orangerie ni de canards de barbarie, et c’était long si vous saviez de ne pas savoir si j’y reviendrais vivre quand j’avais cinq ans, quand j’en avais vingt cinq.
Peut être est-ce grâce à lui que je n’en ai jamais eu peur, parce que j’en ai toujours été abritée, apprivoisée par ma capacité à égrener les secondes qui m’éloignaient de la foudre. 
Je devais avoir aussi cinq ans lors du premier orage qui m’a captée.  Je me souviens avoir contemplé, longtemps, seule, appuyée à la lucarne de l’escalier d’une maison de pierre sombre qui offrait à la vue un interminable moutonnement de vieux volcans. Le soir est tombé peu à peu, mais les vastes éclairs jetaient encore sur les forêts des instants de jour blanc, et ça tournait sans fin et c’était beau mes aïeux. En contrebas les voix joyeuses d’adultes tout à leurs retrouvailles, la guitare de mon père sans doute et sa voix grave sur les paroles de Brassens ou de Brel. 


Je ne vis pas un orage depuis sans sentir un instant l’appui de fenêtre et l’atmosphère douillette et cet émerveillement de petite fille déjà contemplative qui m’a sauvée tant et tant même quand je croyais sombrer.


Émerger

Dans le soleil du matin les câlins sont plus doux. Dans l’air du soir la route des collines l’est aussi;  l’hiver est si froid chez nous sans autre chauffage que le poêle à bois,  je préfère un temps passer par le village aux fenêtres chaleureuses, illusion réconfortante. Mais c’est derrière, et c’est devant pour cette fois, je n’ai plus allumé le soufflant de la douche depuis notre retour de Bretagne, il y a un petit mois. Étonnant le corps qui s’aguerrit de tout.
 Saveur du soir doux, des chants d’oiseaux qui se souhaitent la nuit sûre, de l’odeur discrète des narcisses et du vert irradiant de tout ce que mon oeil croise de végétal alentours. Dans le grand pré les boeufs sont de retour, le pesto d’ail des ours du jardin est parfait, mon nouveau lieu de travail est baigné de lumière, de lumière et d’un grand aplat de vert océan.


 Résolution

Rupture avec une mauvaise habitude familiale : m’accorder enfin de mettre une pièce à mon goût, cette nouvelle pièce où je passerai d’ici quelques heures le plus clair de mes semaines. 

Peu importe que je ne sache pas encore si j’y pose ma petite cargaison pour longtemps, peu importe le temps passé à manier les pinceaux. Il est temps de m’alléger enfin, épurer, renoncer vraiment aux bifurcations qui de toutes façons me rebutent et ne me sont pas nécessaires mais c’est si dur de ne plus avoir peur, affirmer cette professionnelle que je suis devenue, les chemins qui s’ouvrent…  Et puis à l’usage trouver comment rendre chaleureux ce nouveau lieu, pour qui viendra s’y poser. Joie, et trac, un peu, parce que c’est de moi en vrai que j’y glisse, plus sans doute que ces cinq dernières années. 

Aujourd’hui, vivre, c’est tout. Même si chez nous l’herbe se hausse et mouille les chevilles, et qu’il faudra y tailler des sentes, même si le potager reste en friche et ne pourvoira pas aux rouges salades estivales parce que l’indécision s’étire trop douloureusement pour Galant-homme, même si j’ai la frousse quelle que soit l’issue de ce tournant-là… 


Alors ce soir, même si fourbue, ne pas me fermer à cet éclat d’espièglerie de celui que j’aime, et commencer ce drôle de cabinet de curiosités par l’exposition de trois étranges trophées de famille au dessus du manteau de cheminée de la Grande Cuisine. Et, surtout, se réjouir d’avoir des​ vrais amis, qui ne s’offusqueront pas de dîner sous la dépouille d’un crocodile du Siam vieille de cent ans, les dents d’un requin-scie au moins aussi vieilles, et les paillettes d’une tête de chevreuil 100% plastique aux bois fleuris. 

Pendant ce temps-là, les fleurs de pêchers s’épanouissent, la chatte arlequine taquine les fourmis et bondit dans l’air bleu après les moucherons. Elle sait si bien, elle, vivre, c’est tout…


Confidence

L’église trappue, les visages connus, ceux qu’on affectionne. La photo d’elle toute jeune, comme elle était belle, et ces yeux rieurs, et ce sourire aux lèvres pleines, cet air audacieux. Suivre le corbillard à pied jusqu’au cimetière, l’air frisquet, serrer le châle de laine noire sur mes épaules, laisser voguer le regard au long des collines vertes où ondoient les ombres des nuages légers et les rayons doux du soleil. Trouver ça beau, sourire pour cette femme franche et chaleureuse, qui camouflait sous un humour piquant son regard tendre. Souvenirs de confidences au creux des fauteuils accueillants de la bibliothèque, certains soirs de grandes réunions de famille ; de points sur les i salvateurs qu’elle seule osait ; de petits gâteaux et d’encouragements mutuels ; de somptueux cadeaux de toile imprimée qu’il me reste à coudre et à porter… Elle ignorait la place unique qu’elle seule avait dans le cœur de ceux qui se sentaient un peu en dehors, et qu’elle voyait. 


Sous l’église, la maison d’une potière. Besoin de m’échapper un moment, comme souvent lors des grandes réunions de famille. Pour la première fois, j’ai osé m’avancer dans la cour grande ouverte, parsemée d’oiseaux et d’anges doux en porcelaine chamotée, pour jeter un œil à l’atelier à travers la baie. Pincée sur le fait ! Charmant accueil, visite des lieux, et invitation inattendue à venir tourner un peu de porcelaine pour voir, à ma prochaine visite… 

J’irai, malgré la timidité, malgré la peur de gâcher de la belle matière, avec au cœur l’image d’un sourire aux lèvres pleines, d’un regard rieur qui me soufflent d’avoir l’audace de vivre ce qui est offert.


Cueillette

J’ai cueilli sans l’avoir vu venir de ces fleurs impétueuses qui ne fanent jamais. Je croyais semer encore, naïve, et tout soudain dans le creux de ma main, en place des grains qui s’échappent, des brassées venues se nicher à jamais. En ces occasions un brin de grandiloquence est permis… Voyons plutôt!

Des larmes d’hommes qui ne pleurent pas, Madame. Qui arrosent seulement des trésors inouïs de l’eau pure de leur cœur.

Des embrassades d’humains qui se découvrent, se regardent vraiment et se reconnaissent comme si une autre vie leur revenait en écho.

Des larmes de femmes qui se parlent vrai depuis leurs entrailles, de plaies et de baumes.

Des mots d’amour et de monde sauvage, des bribes de tigre et d’impertinence.

Des virevoltes d’hommes et de femmes qui dansent ensemble une danse vivante, neuve et ancienne à la fois.

Des petits drames attendus qui révèlent leur vrai fond de sagesse sans lambiner; et des décisions profondes portées par une petite magie de l’instant.

Reliance, fluence disait-elle, celle qui rêvait de bercer le monde…

Il en reste quelques os de poulet mauves et des bocaux de légumes grillés; une fleur de pimprenelle sèche, pourpre encore, échappée d’une boutonnière; des bris d’ardoise tracés de lettres blanches qui s’égaient dans le jardin; une coquille d’œuf d’autruche toute vernissée avec deux trous modestes aux extrémités, et quand on y colle l’oreille on entend des éclats de rire; un hamac pour deux à pic pour en remplacer deux qui nous ont fait une frayeur, une petite roue de tricycle et un gilet tricoté, deux grelots chargés de sens et une marmite en tôle émaillée qui recèle le secret du bonheur conjugal; il en reste une jolie pile de jolis livres, des tintements cristallins aux vents du soir, des projets de thon à l’huile, de jus de concombre et de choucroute maison, des messages à jeter dans la mer du futur et d’autres à ressortir les jours bêtes pour se réchauffer l’âme; il en reste des clins d’œil de lucioles derrière les paupières perlées, et des bouquets de lavande sèche dans des chambres nues; un goût nouveau pour les tenues assorties et une audace neuve – un petit rien qui n’en était pas un pour tout le monde – porter des robes, et tranquillement même. Il en reste, encore, une couronne de fleurs fanées, des amitiés ravivées et d’autres naissantes peut-être, des envies de fjord et d’îles tourbeuses et nos deux annulaires fraîchement cerclés d’un beau filet d’or cuivré.